De l’avènement du grille-pain à la génération Détress-Ivre

Dans cette société de l’instant où tous nos besoins sont satisfaits immédiatement voir anticipativement, quelle place donner au manque ? Comment nos jeunes vont-ils apprivoiser leur humanité dans un monde où ils ont grandi sans jamais devoir attendre? Ou comment l’avènement du grille-pain a propulsé nos ados dans la génération Détress-Ivre !

Les guerres mondiales ont semé le trouble dans le cœur de chacun, un manque éprouvé au quotidien. Manque de nourriture, manque de relations affectives, manque de pères et grands-pères, manque de sécurité… un trou béant qui marquera à jamais les esprits et les comportements. Comment ces adultes élevés aux manques extrêmes ont-ils investi leurs enfants pour qu’ils ne manquent de rien ?

Alors qu’arrivent les années ’50, les temps nouveaux s’organisent au rythme du capitalisme. Les industries se modernisent. C’est l’avènement de la consommation de masse ! Alléluia, après tant d’années de disette, la vie devient enfin plus facile et les ménagères d’équiper leurs cuisines du nouveau grille-pain à coup de sourires publicitaires. La télévision fait entrer le monde au cœur même des foyers. L’homme compare et l’envie de posséder plus et mieux que son voisin hante ses cauchemars estampillés. Le capitalisme va précipiter le bouleversement des repères familiaux. Pendant la guerre les femmes au turbin ont goûté au fruit défendu de l’indépendance et de la liberté, aujourd’hui elles en veulent plus. La pilule leur offre le contrôle. Elles veulent devenir l’égal de l’homme. Dans une société phallocrate, leur meilleure arme pour l’égalité est de faire comme eux : travailler et gagner de l’argent pour gagner leur place et le droit à la décision.

Les années ’60 voient les jeunes d’après-guerre monter au créneau, bientôt il sera interdit d’interdire, les limites sont repoussées, le manque de manque se tisse en filigrane sur des airs de sexe, drogue et rock&roll.

Et voilà que les beatniks décident de couper leurs barbes et de créer des sociétés vendant de la glace. Les lanceurs de pierre de mai ’68, eux, se lancent dans la politique, et leurs enfants sont projetés dans la vague du tout est possible, où l’image sociale passe par la valeur des marques des biens qu’ils possèdent.

Dans les années ’70, les familles en recherche d’équilibre ne conscientisent pas encore les effets du glissement du modèle patriarcale vers un modèle pseudo-relationnel où les parents s’acoquinent tels des potes avec leurs enfants. Les limites deviennent floues. Les enfants deviennent rois. Ils ne manquent plus de rien et grossissent, prémisse d’obésité bien avant la révolution des vidéogames en ligne.

Les années ’80 marquent le début de la reconnaissance par l’avoir, l’être se tait au profit du profit. Les working girls affichent leurs coupes « Dynasty » et leurs coupés sport au même titre que les hommes, qui devenu Golden boy s’asseyent sur un nouveau pouvoir gagné à coup de millions : la bourse.

Petit à petit nos marchés occidentaux deviennent plus matures. Bientôt il va falloir programmer l’obsolescence des machines pour en précipiter la fin et susciter leurs remplacements au profit de la croissance de certains, qu’importe la mort de leur environnement.

La technologie nous précipite dans une nouvelle ère modifiant la géographie, ouvrant les frontières de l’information. Le monde devient un village où qui communique à qui mieux mieux sur tout, tout le temps, partout. La technologie modifie une nouvelle fois notre rapport au temps, mais aussi à l’espace, à l’image, à l’autre devenu virtuel. Le temps de l’immédiateté a sonné!

La télé réalité, facebook, les réseaux sociaux permettent à chacun de se mettre en valeur ne laissant entrevoir que la face brillante et lissée de leur image devenue e-reputation, tout en inondant les chats de leurs avis si précieux. Les marques vénèrent les consommateurs devenus acteurs. Ils sont scrupuleusement analysés, qualifiés, chouchoutés, remerciés. L’enfant roi prend encore du galon de quoi répondre à ses angoisses narcissiques.

Les night shop rendent le coke accessible 24h/24h, 7 jours sur 7.

Puis vint le 7e jour… et l’homme ne se reposa pas tant il se prit pour un sur-dieu et tomba à nouveau dans l’histoire. Le burn out était né. En réaction, la quête du bien-être, et l’illusion du bonheur comme un du, engendre une nouvelle économie très lucrative sur le dos des riches en mal d’équilibre. La dépression fait le chou gras des industries pharmaceutiques, des éditeurs et des gouvernements en mal de contrôle.

Les jeunes dépressifs des années 2000 s’accrochent à l’illusion du bonheur et à l’idée d’amour universel et inconditionnel. Ils mangent des sushi et des pains bio au levain, gobent des compléments alimentaires censés combler leurs carences nutritionnelles, et passent avec assiduité du cours de Taï-Chi au massage sensitif, d’une séance de reïki à un stage marathon psy. L’énergie, achetée à coup de sueur et de pognon, revient fébrilement. Ils se disent que finalement, il serait grand temps de faire des enfants…

Quelques crises alimentaires plus tard, 2008 sonne un nouveau gla. La crise dite «financière» fait s’écrouler l’économie de marché. Hourra disent certains, horreur crient les autres. D’une semaine à l’autre, l’Europe risque de s’écrouler. Les indignés s’indignent, les travailleurs n’en sont plus et les sondages sur le mal être des populations ne viennent que confirmer ce que l’on sait déjà. Le monde va mal, l’être va mal, les politiques restent politiquement corrects et offrent un discours épuré. Conscients, ils tremblent à l’idée de prendre des décisions pourtant incontournables.

Pendant ce temps, malgré l’austérité et le culte du danger de vivre grandissant, les jeunes quarantenaires dépressifs, fatigués par le rythme effréné d’une économie de croissance, essayent de rester branchés. Ils maintiennent le cap et font illusion à coup d’antidépresseurs. L’anxiété croissante cristallise leur si fébrile énergie. Ils puisent encore et en encore dans leurs ressources. Et comme plus rien ne bouge, ils s’agitent à nouveau pensant juguler l’ennui. Allez, encore un bon grand coup et les choses vont bouger. Mais en fait, non. Epuisement, burn out et le cercle est vicieux. L’équilibre fraîchement acquis sous le signe du bien-être montre ses limites. La promesse hypocrite du coke light nous aura arrangé un temps, mais tout le monde sait au fond que pour maigrir il faut changer sa façon de manger sans faire semblant.

Bon gré mal gré, entre deux pétages de plombs, ils essaient de rester disponibles à leurs nouveaux ado narcissiques ne supportant pas d’attendre 3 minutes un hamburger.

Se voulant rassurant, ils perdent toute crédibilité. Les ado, pas si débiles, sentent bien que non, ils ne vont pas bien. Dans cette période de chamboulement hormonal où ils sont censés casser la baraque pour passer le cap et se différencier, ils ne savent plus quoi inventer pour éviter l’effondrement de leurs parents. La génération de leurs parents fut dépressive. Leur génération Détress-Ivre sera hyperactive et suicidaire.

Seuls et perdus dans cette détresse immense, ils cherchent désespérément du support. A coup d’ivresse expresse, ils envoient des messages extrêmes qui finissent enfin par alerter l’opinion publique. Non, ils ne seront pas la génération marche ou crève.

Comblés par cette société de surconsommation qui les a si bien compris, ils sont en mal de repères. En mal de pères. Sans limites claires. Ils cherchent des bords et s’inventent de nouveaux rituels de passage. Le manque est devenu has been. Le droit au bonheur passe par la saturation et l’excès en tout genre. Alcool, drogue, sexe. Ils répondent à notre peur du manque et revendiquent le droit d’être plein, en criant pourtant l’urgence de redonner sa juste place au vide, tout en étant incapable de l’articuler.

Dans cette longue jérémiade intolérable pour leurs parents dépressifs, qui n’ont de cesse de leur éviter de souffrir matériellement et relationnellement, la frustration n’est plus une nécessité de croissance, mais un frein au bonheur. Les parents s’épuisent encore à vouloir satisfaire leurs désirs boulimiques en tout genre. Sous la pression, les couples s’engueulent et se séparent, car décidément l’autre n’a rien compris et ne me comble pas de bonheur, merde. La cellule familiale éclate et par ces temps d’austérité, les familles monoparentales ayant crus au nouveau modèle relationnel sans en avoir appris les codes sont déçues et appauvries. La violence est à nos portes et souvent même déjà dans nos foyers.

Quelques-uns cependant disent STOP et prennent le temps de s’assoir parce que oui, ils le valent bien. Un rayon de soleil vient leur réveiller la joue, ils ouvrent les yeux et regardent émerveillés la poussière étincelante danser dans l’espace, finalement c’est aussi simple que ça. Ils se déconnectent quelque peu, se simplifie volontairement, nettoient leurs armoires remplies à coup d’heures sup et savourent une orange. Toutes ces couches de gras leur avaient fait oublier cette petite voix qui sait que tomber est apprendre, que jouer est plaisir. Que l’essentiel est là, dans la sensation, dans le sens que nous mettons à ce qu’il nous arrive, dans notre manière de poser des actes bons pour nous, dans notre manière d’interagir avec l’autre en respectant sa singularité.

Ils coupent la télévision et vont au bois avec leurs ados étonnés du chant trop zarbi des grenouilles au printemps. Au fond de nous nous savons. L’être humain est né pour s’adapter. Depuis la nuit des temps il s’adapte à son environnement et pas que biologiquement. Respirer et s’ouvrir. Agir consciemment et revenir à soi. Faire confiance et prendre par la main ce qui vient. C’est à la portée de tous. C’est à la portée de chacun. A nous de choisir. A nous de l’agir, pour nous et nos enfants. Pour que la génération Détress-Ivre survive à leurs parents ex-dépressifs. Pour que le manque redevienne ce qu’il est, l’expression même de notre humanité, le moteur de notre aller vers, le fondement de notre créativité !

 ps: merci à ceux qui m’ont nourri …

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